"Lei Feng, l'icône égratignée"

LEMONDE.FR : Article publié le 29.01.09 


 Le photographe Dai Xiang a pris pour cible Lei Feng, une icône nationale, le modèle du bien-pensant socialiste, en détournant l'image de ce travailleur modèle dont Mao avait jadis conseillé de suivre l'exemple.

l fallait oser, même dans la Chine d'aujourd'hui : le photographe Dai Xiang a pris pour cible Lei Feng, une icône nationale, le modèle du bien-pensant socialiste, en détournant l'image de ce travailleur modèle dont Mao avait jadis conseillé de suivre l'exemple.Tous les Chinois connaissent la trajectoire fulgurante de ce jeune soldat dont le destin s'acheva en 1962 quand il reçut malencontreusement un poteau électrique sur la tête, incident qui mit fin prématurément à une carrière si brillante et si politiquement parfaite que l'on se demande aujourd'hui si le personnage n'a tout bonnement pas été inventé par la propagande maoïste… Dai Xiang a replacé le culte de Feng, dont l'être profond était tendu constamment dans son obsession de "servir le peuple", dans la Chine contemporaine. Il le met en scène, vêtu de la tenue militaire traditionnelle, kalachnikov en mains et chapka de fourrure sur la tête, dans des situations incongrues, sautant d'un toit, patrouillant place Tiananmen, recevant une délégation sur un lit d'hôpital entouré de cameramen immortalisant la scène. Ou encore, enveloppé d'une cape rouge, sur un immense panneau publicitaire vantant une marque d'appareil photo ! Dai Xiang égratigne le héros fantasmé, rendu à sa dimension d'icône, de marchandise dans la société de consommation postcommuniste. Une manière, pour le jeune photographe né en 1978, deux ans après la mort de Mao et dans une année qui marqua l'aube de la réforme économique lancée par Deng Xiaoping, grand exécuteur du maoïsme, de signifier que le temps du sacré est révolu. Mais son travail fait grincer. Le régime instrumentalise les nécessités de la loi du marché tout en veillant soigneusement à la préservation - théorique - des symboles forts du Parti communiste chinois.

Il faut en effet bien assurer la légitimité dudit parti.

Dont l'ironie de Dai Xiang met en évidence les contradictions et l'aspect ringard d'une propagande éculée.

Bruno Philip (correspondant à Pékin)